Печать
Категория: Богословие
Просмотров: 507

L'enseignement canonique

de saint Basile le Grand

 

En ce dimanche précédant la sainte Théophanie et qui ouvre la nouvelle année 2018 selon le calendrier julien, l’Église célèbre également la Circoncision de Notre Seigneur et la fête de saint Basile le Grand, un des très rares Pères à avoir reçu ce qualificatif de Grand. Nous proposons ici une étude que nous avions faite il y a déjà quelques années et où nous abordons un aspect particulier de l'œuvre immense que ce Père et Docteur de l'Église à léguée au monde chrétien, - nous voulons parler de son enseignement canonique.

Plus qu'aucun autre Père de l'Église, saint Basile a, en effet, marqué de son empreinte et de son génie multiple nourri de sainteté, le droit canonique orthodoxe et c'est pourtant le domaine de son œuvre qui est le moins connu du fait, sans doute, que le droit canonique est vraisemblablement la plus mal-aimée et la plus ignorée de toutes les sciences de notre monde contemporain.

On connaît généralement le théologien saint Basile, auteur, entre autres œuvres, du célèbre Traité sur le Saint Esprit. On connaît le lutteur infatigable contre toutes les hérésies de son époque. C'est grâce à lui notamment que l'Église de Césarée dont il avait la charge fut sauvée de l'arianisme. On connaît le mystique, l'ascète, nul n'ignore la place occupée par le père des célèbres «Règles basiliennes» dans le monachisme orthodoxe qui, jusqu'à nos jours, ne connaît que le seul ordre dit «basilien». On connaît l'évêque écouté, vénéré, mais également combattu par certains. On connaît l'orateur, l'écrivain sacré auteur d'innombrables et admirables prières et surtout de la Divine Liturgie qui porte son nom et que nous célébrons en ce jour. Mais c'est sans doute le saint Basile canoniste que l'on connaît le moins, et pourtant la place qu'il occupe dans le droit canon est de tout premier ordre.

Le droit canon

Devenu très encombrant de nos jours, le droit canonique est une science ignorée, parfois mise au pilori, voire tout simplement inconnue.

Selon ses détracteurs, par son juridisme, le droit canonique s'opposerait de façon flagrante au message d'amour légué par le Christ et serait, de ce fait, incompatible avec un christianisme authentiquement vécu. Dans le meilleur des cas, on reconnaît aux canons une valeur purement historique et tout juste indicative, mais nullement normative. C'est pourquoi il nous semble bon, avant que d'aborder l'étude des canons de saint Basile, de rappeler brièvement la raison d'être et la place des canons dans l'Église.

Selon une expression qui vient des Pères, les canons sont «les fruits de l'Esprit-Saint». Ils sont le dogme orthodoxe vécu. Leur but est de transmettre fidèlement la Tradition ecclésiale. À ce titre, ils font partie intégrante de la Tradition, car ils ne sont rien d'autre que des applications à la vie ecclésiale des principes et de la doctrine de l'Église.

Le Livre des Canons, où ces règles sont consignées, constitue en effet une partie intégrante de la Sainte Tradition pour la simple raison qu'ils sont le fruit de cette Tradition vécue, vivante et appliquée, fixée par les Pères. Un grand théologien ne peut être qu'un grand canoniste. Il n'est donc pas étonnant que l'âge d'or de la théologie, - et donc des grandes hérésies -, comme de la patristique, ou du droit canonique, corresponde grossomodo à une même époque que tout chrétien reçoit en héritage et qu'il lui faut accepter comme un tout indivisible. En effet, vouloir relativiser les canons, tendance trop souvent répandue de nos jours, revient immanquablement à relativiser les dogmes. Une autre façon de combattre les canons est de les neutraliser en les lisant de façon littérale, en ignorant l'esprit qui les anime, le but qu'ils poursuivent. C'est feindre d'ignorer le message éternel, et toujours d'actualité, qu'ils véhiculent. Une lecture littérale conduit à conclure de leur inapplicabilité car nombre d'entre eux ont été édictés pour régler des cas d'espèces précis, en un lieu et une époque donnés. Ainsi, de nos jours, qui se réclamerait de l'hérésie des pépuziens, encratites et autres cathares dont il est question dans le canon I de saint Basile, l'un des plus denses au plan des applications ecclésiologiques ? Et pourtant, il serait aussi vain de ne pas voir l'enseignement que les chrétiens d'aujourd'hui peuvent en tirer en appliquant à ce canon ce que nous appellerons ''le principe de l'analogie'', que de s'obstiner à comprendre littéralement les paraboles des Évangiles, ignorant leur portée qui transcende le temps !

C'est pourquoi, Le Livre des Canons n'est pas un monument historique, objet de curiosité et d'étude pour quelques spécialistes, mais doit être pour l'Église et les chrétiens de tous les temps une source intarissable de sagesse dans laquelle il convient de puiser largement pour trouver les réponses éternelles aux questions ecclésiales, disciplinaires et dogmatiques de chaque époque. C'est dans cet esprit que nous avons orienté notre recherche : quel est le message théologique légué par ce pilier de l'Orthodoxie aux chrétiens de notre temps.

Les canons de saint Basile

Le Livre des Canons enregistre 92 canons attribués à saint Basile. Ce chiffre à lui seul suffit à montrer la place de tout premier ordre occupée par l'évêque de Césarée dans le droit canonique. Par le nombre de ses canons il dépasse, et de beaucoup, non seulement celui des autres Pères, mais encore celui des Conciles tant Œcuméniques que Locaux, si l'on excepte le Concile Local de Carthage qui compte 133 canons et le Concile Œcuménique Quini-Sexte, dit In Trullo, avec 102 canons. En outre, il est le premier des Pères dont les canons aient été reçus dans les collections canoniques, tant il apparaissait, de son vivant comme dès après sa mort, comme un critère de référence et d'authenticité. En outre, il convient de signaler que cet hommage passif de l'Église qui lui était rendu de son vivant, fut par la suite solennellement proclamé et entériné dans le canon 2 du Concile Quini-Sexte qui, avec le canon I, confirmaient la législation antérieure et lui conféraient par là-même une autorité œcuménique en tant qu'expression d'une seule et même Tradition — celle de l'Église. Voici la conclusion de ce 2° canon du Concile Quini-Sexte de l'an 691 : «Il n'est permis à personne de falsifier les canons énumérés plus haut, ou de les déclarer nuls, ou d'admettre des canons autres que ceux-là, qui auraient été contrefaits par ceux qui osent exploiter la vérité. Si quelqu'un est convaincu d'innover ou de falsifier un quelconque de ces canons, il aura à répondre de ce même canon, sera soumis à la peine que ce canon impose et guéri par ce canon même contre lequel il a péché».

Il convient encore de dire que saint Basile n'a pas, en conscience, voulu édicter 92 règles. Ce qui est entré dans les collections canoniques est le résultat du fractionnement d'un certain nombre de ses lettres rédigées sur des problèmes de dogme ou d'administration en réponse à des questions précises qui lui étaient posées par des clercs de son diocèse lui demandant de trancher canoniquement, en sa qualité d'exarque du Pont, les problèmes qui se posaient à eux.

L'origine de ces canons peut ainsi être groupée en trois grandes catégories :

Les canons 1 à 85 sont des extraits de trois lettres canoniques adressées à un de ses évêques suffragants, Amphiloque d'Iconium.

Les canons 86 à 90 sont respectivement adressés aux évêques Amphiloque et Diodorede Tarse, au prêtre Grégoire ou Paregorios, et enfin deux mandements à ses chorévêques et à ses évêques suffragants sur des questions de discipline.

Les canons 91 et 92 sont respectivement des extraits des chapitres 27 et 29 de son livre Sur le Saint Esprit.

Les canons de saint Basile, quant à leur contenu, ne font pas exception à la règle générale en la matière, et peuvent être divisés en deux grandes catégories : d'une part les dispositions dogmatiques, d'autre part les dispositions disciplinaires.

Ainsi, un lecteur non averti pourrait être surpris de constaterl'apparente différence de "densité'' entre tel canon traitant de l'ecclésiologie, de la Tradition ou de la glorification de la Trinité, et tel autre stipulant les peines à appliquer aux bigames, trigames, voire à ceux qui entretiennent des rapports coupables et contre-nature avec des animaux.

Nous ne pouvons aborder ici toutes les applications, notamment disciplinaires, de la législation basilienne. Nous en évoquerons brièvement certaines, puis nous examinerons plus en détail les enseignements théologiques relatifs à la Tradition et à l’Église.

Mariage - Divorce - Remariage

On constate qu'une place importante, pouvant même paraître démesurée, est consacrée au mariage ainsi qu'à des questions d'éthique sexuelle. Il est à noter, d'ailleurs, que ce n'est pas le fait d'une particularité de saint Basile, mais qu'il s'agit d'une des préoccupations majeures de l'Église à cette époque. Le mariage existait non seulement en tant qu'union charnelle, mais comme institution civile : il restait à l'Église de lui conférer une doctrine. La pureté de l'union entre l'homme et la femme découle nécessairement du fait qu'elle doit être«à l'image de l'union spirituelle du Christ avec l’Église», selon le témoignage de l'apôtre Paul. Mais le 4° siècle avait au moins cela de commun avec le nôtre — son extraordinaire licence sexuelle contre laquelle les Pères, notamment saint Jean Chrysostome par ses nombreuses lettres et saint Basile par ses dispositions canoniques, durent lutter en mettant l'accent sur la sainteté du mystère de l'union conjugale et en flétrissant et en condamnant la débauche sexuelle héritée du paganisme, totalement indigne d'un chrétien puisque incompatible avec sa foi. À l'opposé, car toutes les déviations sont condamnables, l'Église se devait également de dénoncer ceux qui, non par ascétisme, mais par mépris de la chair, condamnaient le mariage. Le Concile Local de Gangres s'est spécialement réuni pour condamner les actions des partisans du semi-arien Eustathe de Sébaste, ancien ami de saint Basile et avec lequel ce dernier avait dû se séparer. Vingt et un canons anathématisent les extravagances des eustathiens, et notamment le faux-ascétisme qu'ils prônaient. Une lettre, qui n'est pas entrée dans le Livre des Canons, explique les raisons de la convocation de ce Concile. Parmi celles-ci il était dit : «Ils blâment le mariage et suggèrent par là qu'aucun de ceux qui sont mariés ne peut espérer recevoir de Dieu le salut».

Le caractère vicié de l'ascèse qu'ils prônaient était sans ambages dénoncé dans le canon 9 : «Si quelqu'un garde la virginité ou la continence, quittant le siècle par mépris pour le mariage, et non à cause de la beauté et de la sainteté de la virginité, qu'il soit anathème».

Notons au passage que si l'on prônait la sainteté du mariage, on admettait néanmoins la possibilité du remariage. Nous savons que l'Église catholique-romaine refuse, en principe, cette pratique et il est fréquent d'entendre des catholiques s'étonner du fait que l'Église orthodoxe, dont la théologie est par ailleurs si rigoureuse, fasse preuve de "laxisme" en la matière.

Des abus ont, certes, pu avoir lieu, il serait vain de le nier. Mais ce qui nous importe, c'est de voir dans quelle mesure cette pratique - lorsqu'elle est justement comprise et appliquée - est traditionnelle et dans quel esprit et dans quelles conditions les divorces et les remariages sont admis dans l'Église : «Il n'est pas permis d'interrompre la vie de mariage, sauf pour des raisons d'adultère»(canon 9), et par ailleurs : «Les secondes noces sont un secours contre la fornication, non un moyen de débauche»(canon 87).

Dans le canon 4, parlant des bigames et des trigames, saint Basile souligne : «Les gens qui dépassent la mesure des deux mariages, ne sont pas dignes de s'appeler du nom de mari et de femme». Dans le même canon, parlant des trigames, il note : «Cependant il ne faut pas les exclure de l'Église», mais leur permettre d'assister avec les fidèles aux saints mystères en s'abstenant de la communion aux Saints Dons, et «après qu'ils ont témoigné de quelques fruits de repentir, leur rendre leur place parmi les communiants».

Dans le canon 50, qui conclut sa 2° lettre à Amphiloque, il revient sur le problème des trigames en expliquant ainsi la position de l'Église à leur sujet : «Il n'y a pas de loi autorisant les troisièmes noces /.../, mais nous ne soumettons pas de tels mariages à des condamnations publiques, vu qu'ils sont à préférer à la fornication ouvertement pratiquée».

C'est donc dans cet esprit que l’Église admet la ''dissolution'' d'un mariage consécutive à l'adultère, qu'elle accepte des secondes noces et tolère d'éventuelles troisièmes noces, dans le but d'éviter un mal encore plus grand. Ces remariages se célèbrent d'ailleurs selon un rite pénitentiel approprié.

Avortement

Abordons maintenant une question qui a été d'une actualité brûlante il y a quelques années à peine : l'avortement. Il se trouve que saint Basile est, de tous les Pères, celui qui a posé un fondement canonique à l'attitude de l’Église face à ce phénomène.

Le Concile Local d'Ancyre, réuni en 341, avait déjà abordé le cas de ces femmes qui, à l'aide d'abortifs, tuent les enfants conçus dans l'adultère. Dans les canons 2, 8 et accessoirement 52, saint Basile reprend ce même thème et éclaire de façon très nette la doctrine chrétienne à cet égard : «Celle qui a usé de moyens pour tuer l'enfant qu'elle porte dans son sein est responsable d'un meurtre». Cet axiome étant posé, saint Basilelivre une précision particulièrement intéressante pour une appréhension chrétienne de la loi française pudiquement appelée ''interruption de grossesse" : «La distinction entre fœtus formé et fœtus non formé, n'existe pas chez nous». Non moins éclairante pour ce débat est la conclusion du canon 8 tout entier consacré aux crimes et aux criminels, donnant toute sa valeur à la clause de conscience en principe prévue par la loi et si souvent invoquée par les médecins opposés à l'avortement :«Celles-là aussi qui donnent des poisons abortifs sont des meurtrières, comme celles qui reçoivent les poisons à tuer les enfants qu'elles portent dans leur sein».

L'enseignement irréfragable de l’Église face à l'avortement se trouve dans cette définition laconique du concile Quini-Sexte fondée sur la législation basilienne : «Les femmes qui procurent les remèdes abortifs et celles qui absorbent les poisons à faire tuer l'enfant qu'elles portent, nous les soumettons à la peine du meurtrier» (canon 91).

Notons que la rigueur du jugement de l’Église n'exclut pas sa mansuétude à l'égard de la pécheresse pénitente.Toutefois, cette mansuétude ne s'étend pas plus à l'égard de celles qui subissent l'avortement comme une banale intervention chirurgicale, qu'à ceux qui pratiquent ces interventions sur les femmes. : «Il ne faut cependant pas différer leur absolution jusqu'à l'heure de la mort, mais les admettre à la pénitence de 10 ans, et juger de leur guérison non d'après le temps, mais d'après leurs dispositions" (conclusion du canon 2).

Pénitence

Cette dernière remarque est pour nous l'invite à préciser la notion de pénitence dans le cadre de la législation orthodoxe. Disons-le tout net : rien n'est plus étranger à la réalité que l'accusation de "juridisme sec" fréquemment portée à l'encontre du droit canon et ce, malgré la sécheresse apparente des sanctions : 5, 10, 20, parfois 30 ans d'excommunication pour tel péché particulièrement grave.

La finalité de toute sanction est avant tout d'être une thérapeutique : la sanction, notamment l'éloignement de la communion eucharistique, a pour but la guérison du pécheur. C'est pourquoi saint Basile écrit : on ne jugera pas de leur guérison d'après le temps, mais d'après leurs dispositions à la pénitence, autrement dit de la sincérité et de l'authenticité de celle-ci. «Voilà ce qu'il en est des normes reçues de pénitence. Mais la vraie guérison, c'est de fuir le péché»(canon 3); «Ce n'est pas sur la durée de la pénitence que se fondera notre jugement, mais nous ferons attention à la qualité du repentir»(canon 84).

L'efficacité, et donc la nécessité, d'une pénitence n'est pas fonction de la durée, mais de la sincérité et l'évêque «ne méritera pas de blâme, s'il se montre miséricordieux et diminue la durée de la pénitence en constatant le repentir extraordinaire du pécheur»(canon 74). Dans le même esprit, le canon 102 du Concile Quini-Sexte pose le principe de l'application de "l'économie" : «Ils doivent examiner la qualité du péché et la promptitude au retour du pécheur, et alors seulement ordonner le remède approprié de peur qu'en manquant de mesure dans l'un ou l'autre sens, ils ne ferment point les portes du salut au malade".

À l'inverse, dans le cas d'un pécheur impénitent, l'Église n'a évidemment aucune raison, ni intérêt, à abréger les temps de pénitence prévus et à faciliter le retour du loup dans la bergerie : «S'ils préfèrent être esclaves de la chair, nous n'aurons rien de commun avec eux»(canon 84). «Ne nous laissons pas entraîner à la perdition avec eux /.../ qu'avons-nous de commun avec eux ? Nous devons au contraire prendre Dieu à témoin contre eux /.../ Si nous n'arrivons pas à les délivrer des pièges du Malin, cherchons du moins à sauver nos âmes de l'éternelle condamnation» (canon 85).

Il en ressort qu'aux yeux de saint Basile, et donc de l'Église, toute séparation n'est pas condamnable et peut, au contraire, être salutaire. Les écrits patristiques de mise en garde de ce genre se trouvent chez d'autres Pères. Ainsi, saint Grégoire le Théologien, ami de saint Basile, formule cette idée de la façon suivante : «Que l'on ne croit pas qu'il faille préserver toute forme de paix. Car il est de bonnes divergences, comme des unions les plus funestes».

La Tradition

Tous ces enseignements, qu'à travers son destinataire immédiat Amphiloque saint Basile nous livre, sont le fruit de ce que les Pères qui l'ont précédé lui ont appris et, qu'à son tour, il a transmis à la postérité. .

Dans le Prologue aux canons, qui correspond à l'introduction à sa première lettre à Amphiloque, saint Basile dit que pour répondre aux questions qui lui sont posées «nous avons été obligés de rappeler ce que les anciens nous avaient appris et de réfléchir aux cas apparentés à ceux que notre expérience nous a enseignés». Autrement dit, l'enseignement de saint Basile n'est rien d'autre que la Tradition de l’Église, et pour les questions qui n'ont pas été abordées avant lui, il applique ce que nous appelions plus haut''le principe de l'analogie''.

S'il fallait trouver une définition au concept de la Tradition, nous pourrions avantageusement utiliser cette formule de saint Basile. La Tradition c'est, en effet, la transmission et la foi transmise n'est autre que l'Orthodoxie.

Cette transmission du donné révélé se fait oralement, il s'agit de la Tradition orale, et par écrit, il s'agit alors de la Tradition écrite.

Un extrait du chapitre 27 du traité Sur le Saint Esprit, qui est à la base du canon 91, dans un texte admirable d'intensité quant à l'origine et l'importance de la Tradition, nous livre l'enseignement suivant : «Parmi les doctrines et les proclamations gardées dans l’Église, on tient les unes de l'enseignement écrit et les autres on les a recueillies, transmises de la tradition apostolique; mais les unes et les autres ont la même autorité en matière de foi».

Dans le 92° et dernier canon tiré du 29° chapitre du même traité, saint Basile témoigne avec vigueur de l'omnipotence dela Tradition orale : «... si l'on n'admet rien d'autre qui ne fût écrit, qu'on n'admette pas cela non plus...». Dans ces canons 91 et 92, il explique et illustre abondamment le fait que cette Tradition «qui n'est pas dans l’Écriture»est cet acquis de la foi que tout initié, tout baptisé reçoit par et dans le baptême sous le sceau du Mystère. Et saint Basile d'énumérer tout ce que les chrétiens confessent sur la base de la Tradition orale : le signe de la croix, se tourner vers l'Orient pour prier, l'invocation du Saint-Esprit pour la consécration, les prières sur l'eau baptismale et l'huile de l'onction, tout ce qui se rapporte au baptême, le fait de prier debout etc. Seule la transmission orale est à même de préserver le caractère sacré et vénérable des mystères (sacrements) : «Ce que les non-initiés ne devaient pas même soupçonner, était-il normal d'en rendre l'enseignement public en le mettant par écrit ?». Et saint Basile souligne qu'une telle attitude nous est commandée par les Écritures mêmes par la bouche de l'apôtre Paul : «Je vous félicite de ce que vous gardiez les traditions telles que je vous les ai transmises»(1 Cor., XI, 2), et ailleurs : «Demeurez fermes et retenez les instructions que vous avez reçues soit par notre parole, soit par notre lettre»(2 Thess., II, 15).

Et l'on ne peut s'empêcher de citer ce qui nous semble être le fondement même de la Tradition orale attestée par les Écritures. Il s'agit du tout dernier verset de l'Évangile selon saint Jean : «Jésus a fait encore beaucoup d'autres choses, si on les écrivait en détail, je ne pense pas que le monde même pût contenir les livres que l'on écrirait. Amen!»(Jn, XXI, 25).

Si nous insistons de la sorte sur l'importance et l'authenticité de la Tradition orale c'est que, contrairement à certains chrétiens pour lesquels les Écritures sont la seule source concrète de la foi, les orthodoxes, quant à eux, n'hésitent pas à dire que la Tradition orale est autant, sinon plus, importante que la Tradition écrite, ne serait-ce que du fait qu'elle lui est antérieure et que c'est elle qui la justifie. Le christianisme, cette religion fondée sur le Christ - Logos - Verbe de Dieu - est essentiellement une religion de la Parole, c'est en quoi elle se différencie fondamentalement des deux autres religions monothéistes, le judaïsme et l'islam, qui sont des religions du Livre.

Ainsi, il est impossible de comprendre l'Orthodoxie, si l'on ne saisit pas toute la place qu'occupe cette "Tradition-Transmission" en dehors de laquelle il n'est point de christianisme authentique. L'intransigeance de saint Basile en faveur de la Tradition est en totale conformité avec la pensée des Pères. Ainsi, pour saint Vincent de Lérins, ne peut être retenu pour vrai que «Ce qui a été cru partout, toujours et par tous» ("Commonitorium", chap. 2). Pour saint Grégoire de Nysse, frère cadet de saint Basile : «... il nous suffit de cette démonstration : telle est la Tradition que nous tenons de nos Pères et que nos Pères ont tenue des Apôtres par une succession ininterrompue» ("Contre Eunomius", IVe Livre). «Garde-toi de séparer le Saint-Esprit du Père : la Tradition te le défend», - souligne saint Basile dans son traité "Contre les Sabelliens"-,«ainsi le Seigneur a enseigné, les Apôtres ont prêché, ainsi les Pères ont conservé, ainsi les Martyrs ont confessé : il te suffit de parler comme tu l'as appris" (Homélie 24). Avant eux saint Athanase d'Alexandrie disait dans sa IV0Lettre à Sérapion : «Considéronsla Tradition originelle, la doctrine et la foi de l’Église catholique, celles que le Seigneur Lui-même a données, que les Apôtre ont enseignées et que l’Église a conservées. C'est sur cette doctrine et cette foi que l’Église est fondée et celui qui les abandonne n'est point chrétien et ne mérite pas d'en porter le nom».

Ce florilège de la pensée patristique montre la concordance parfaite des Pères de l'Église : non seulement pour être théologien, mais pour mériter ne serait-ce que le nom de chrétien, il n'est nul besoin d'innover, d'inventer, il suffit d'apprendre et de répéter en se mettant à l'école exigeante entre toutes de l'humilité que nous indiquent les Pères et Docteurs de l’Église.Et sur cette voie, les canons sont des bornes tracées par les Pères.

 

Protodiacre Germain Ivanoff-Trinadtzaty