Quarante  jours  déjà  ...

 

Nous nous réunissons aujourd’hui à l’occasion du quarantième jour du rappel à Dieu de notre cher archiprêtre Hristo Petkov, parti à l’âge de 76 ans, après avoir exercé pendant 24 ans la charge de recteur de l’église Saint-Nicolas de Lyon.

Mais commençons par le début.

Père Hristo est né en Bulgarie le 24 novembre 1950. Oui, le 24 novembre — jour de la mémoire de notre miraculeuse Icône Portaïtissa d’Iviron, qui pendant tant d’années a exsudé du myrrhon au sein de l’Église Russe Hors-Frontières. Le père Hristo avait achevé ses études à l’Académie Théologique Bulgare et avait reçu le diaconat en octobre 1985 ; deux semaines plus tard, le 2 novembre, il fut ordonné prêtre. Mais cela n’explique pas encore pourquoi et comment il devint un clerc convaincu et fidèle de l’Église Russe Hors-Frontières pendant tant d’années.

Je vais donc ici recourir à mes souvenirs personnels.

Nous sommes au monastère de la Mère de Dieu de Lesna, en Normandie. Jour de la fête patronale.

La fête du monastère tombe le jour même de l’Exaltation de la Sainte Croix, qui est également la fête patronale de la cathédrale de Genève. Notre archevêque diocésain, Monseigneur Antony de Genève, tenait absolument à présider la fête patronale du monastère de Lesna, auquel il portait une affection toute particulière, peut-être du fait que sa tante, l’higoumène Théodora, princesse Lvoff, aujourd’hui défunte, y avait été abbesse pendant plus d’un quart de siècle avant de s’endormir dans le Seigneur en 1977.

Bien que notre vénérable évêque eût reçu de nombreux dons, celui d’ubiquité ne lui avait pas été accordé. Et, naturellement, le 14/27 septembre, il célébrait toujours là où était sa chaire épiscopale, dans la magnifique cathédrale de Genève aux neuf coupoles dorées. C’est pourquoi, dès le jour de son ordination épiscopale, il fut décidé de reporter la fête du monastère au dimanche le plus proche.

Ainsi, lorsque cela nous était possible, nous nous rendions généralement en famille, avec une grande joie, au monastère ce jour-là.

À ce propos, sachant que ses jours touchaient à leur fin, notre cher Archevêque avait laissé à son clergé proche cette recommandation :

— N’oubliez pas le monastère. Le monastère est le cœur du diocèse.

Et remarquons ici que nous apprîmes la paisible mort de Monseigneur Antony, le 2 octobre 1993, alors que nous célébrions les vigiles de la fête patronale du saint monastère ...

Nous arrivons donc pour la fête. Une foule joyeuse de fidèles se trouve au monastère. Tout le monde se connaît, tous échangent entre eux, mais parmi les gens, un homme se tient à l’écart.

— Qui est-ce ? demandé-je.

On me répond :

— Un prêtre, venu de Bulgarie.

Comme, dans ma jeunesse, lorsque j’étais étudiant, j’avais quelque peu étudié le bulgare, je m’approchai de lui et, comme j’en ai l’habitude en pareille circonstance, lui adressai quelques mots de bienvenue en bulgare. Très vite, mes connaissances linguistiques se révélèrent insuffisantes et la conversation passa au russe.

Le père Hristo — car c’était lui — fut heureux d’avoir trouvé en ma personne quelqu’un «des siens» et s’attacha littéralement à moi. À partir de ce jour, il me considéra comme un spécialiste de la langue et de la culture bulgares. Il m’envoyait et m’offrait divers livres de théologie en bulgare, que j’acceptais avec reconnaissance et plaçais sur une étagère, sans toutefois jamais parvenir à les lire !

Mais je me demandais pourquoi ce prêtre, venu au monastère, assistait à la fête patronale en vêtements civils.

Il s’avéra qu’il était arrivé en France avec un visa touristique, mais manifestement pas pour faire du tourisme. Et, afin de ne pas éveiller les soupçons — car nous étions encore à l’époque soviétique — il était parti officiellement comme touriste, prenant même délibérément soin de ne pas mettre dans ses bagages le moindre podriassnik, la moindre soutane.

Je lui proposai de le présenter à Mgr Antony. Manifestement cette proposition l’effraya quelque peu. Dans les pays soumis au régime soviétique, la relation à un évêque était tout autre que chez nous. L’évêque était le supérieur, le représentant du pouvoir, un homme qui, dans le meilleur des cas, donnait des directives et, dans le pire, pouvait vous interdire ou vous destituer ; un homme auquel il fallait régulièrement verser un pourcentage de ses revenus, en un mot – un homme à l’écart duquel il était préférable de se tenir.

Il était étonné de voir chez nous le clergé et les fidèles s’adresser à l’évêque avec amour et simplicité, comme à un père aimant et proche, et de voir celui-ci leur témoigner en retour le même amour véritablement paternel. Il était également surpris de me voir, moi, simple diacre, prêt à l’accompagner, sans invitation, jusqu’aux appartements épiscopaux situés à l’étage de ce magnifique bâtiment monastique, ancien château du village de Provémont.

Mgr Antony écouta père Hristo avec une certaine curiosité et avec la bonté qui lui était propre, s’entretint aimablement avec lui, ordonna qu’on lui trouve une soutane, et lui dit :

— Si la Mère Higoumène donne sa bénédiction, qu’il reste aussi longtemps qu’il en aura besoin. Quant à nous, nous allons l’observer : qu’il voie comment nous célébrons, comment nous vivons, et nous verrons comment il s’habituera à nous.

Ainsi, le père Hristo demeura quelque temps au monastère comme hôte et pèlerin. Sans crainte de se tromper, on peut supposer que les témoignages à son sujet furent des plus favorables : on soulignait sa modestie, sa serviabilité et son désir manifeste de servir l’Église.

Tout cela incita l’archevêque Antony à lui délivrer le décret n° 881/91/3 du 3/16 juillet 1991, l’incorporant dans le clergé de l’Archidiocèse d’Europe occidentale et l’affectant au monastère féminin de Lesna.

C’est ainsi que, voici trente-cinq ans, le père Hristo devint l’un des clercs les plus fidèles de l’Église Russe Hors-Frontières, demeurant jusqu’à la fin de sa vie fidèle aux principes de l’Église des saints Métropolites Antoine, Anastase, Philarète et Vitaly.

Cette fidélité fut scellée par une distinction : la Croix ornée de pierres précieuses, dont le père Hristo fut décoré par le Métropolite Agathange à Lyon, le jour de notre fête patronale, en décembre 2023. Et c’est avec cette Croix, dernière distinction reçue pour ses longues années de service, que notre cher Père est parti vers un monde meilleur.

Nous reproduisons ci-dessous l’émouvant hommage du père Jivko, à qui revient désormais la tâche d’assurer la guidance spirituelle de la communauté lyonnaise devenue orpheline de son pasteur.

Nous ajouterons à cet hommage de notre nouveau prêtre quelques traits particulièrement caractéristiques de la personnalité de notre Père défunt.

Tout d’abord, son immense culture. Pendant son temps libre, on pouvait le voir des heures durant, un livre à la main. Il s’intéressait à des sujets très variés, se passionnait notamment pour l’histoire, y compris l’histoire ancienne, et aimait converser sur des sujets élevés. Ses connaissances étaient vastes.

Cependant, durant les trente-cinq années qu’il passa dans l’Église Russe Hors-Frontières, il ne prononça jamais un seul sermon à l’issue de la Liturgie. Il n’avait pas le don de la parole. En revanche, on peut affirmer avec certitude qu’il aimait passionnément célébrer les offices : il ne refusait jamais de célébrer un moleben ou un office des défunts ; il connaissait la Liturgie par cœur et était un grand connaisseur du Typicon, de l’ordo liturgique.

Ses commémorations lors de la Grande Entrée étaient particulièrement caractéristiques. Il commémorait d’une manière bien à lui, longuement, souvent avec une coloration patriotique. Il aimait commémorer l’Empereur Alexandre II, « le libérateur de la Bulgarie du joug des Agariens », ainsi que « tous ceux qui ont donné leur vie pour la Foi, le Tsar et la Patrie ».

La défunte Ekaterina Alexandrovna Raïevsky s’étonnait toujours avec joie lorsqu’elle l’entendait commémorer «les valeureux combattants Blancs tombés au champ d’honneur».

— Je n’ai jamais entendu un seul prêtre commémorer ainsi les Blancs ! disait-elle avec enthousiasme.

Dans la paroisse, le père Hristo était toujours le premier acheteur et lecteur de « Nasha Strana », le tout dernier journal Blanc encore publié à ce jour.

Naturellement, il était patriote de la Bulgarie historique et du peuple bulgare, mais, chose plus étonnante encore, il était un ardent patriote de la Russie impériale.

Malgré sa modestie, et même une certaine timidité, c’était un homme profondément convaincu de ses principes, un homme de grande conviction, ce qui contribua probablement à son départ pour Lyon lorsqu’il fallut sauver la situation de la paroisse, au moment où les fondements de l’Église Russe Hors-Frontières furent ébranlés par une trahison intérieure aussi soudaine qu’inimaginable auparavant.

Notre recteur de l’époque fut convaincu de suivre le «nouveau cours ecclésial» conduisant sous l’autorité du Patriarcat de Moscou, ce qui était loin de convenir à tout le monde.

Une Assemblée Générale Extraordinaire fut convoquée dans la paroisse et, lors du vote, les tenants de la fidélité aux principes de nos Pères et Fondateurs de l’église Saint Nicolas se déclarèrent majoritairement pour le métropolite Vitaly, et l’emportèrent par 51 voix contre 35.

Ils avaient gagné, certes, mais se retrouvaient sans prêtre ...

Et il était impossible d’en trouver un.

Pendant six mois, des prêtres de passage vinrent nous aider. La situation devenait de plus en plus précaire.

C’est alors que le père Hristo manifesta sa fidélité à ses convictions et décida de venir en décembre 2002 à Lyon. Pour cela, nous lui exprimons notre plus profonde reconnaissance et notre plus sincère gratitude.

Cette reconnaissance et cet amour envers le pasteur défunt se sont manifestés lors des funérailles solennelles de trois heures et demie, présidées par deux évêques : l’évêque Nikon d’Ishim, venu d’Allemagne, et le métropolite Ambroise de notre Église sœur, l’Église Orthodoxe Véritable de Grèce.

Une grande foule de fidèles était présente, parmi lesquels Mère Euphrosyne, higoumène du monastère de Lesna, venue rendre hommage à la mémoire de notre défunt Père malgré les grandes difficultés liées à son déplacement depuis la lointaine Normandie.

À son retour au monastère, elle nous écrivit les paroles émouvantes suivantes :

«Je ne pouvais pas ne pas venir. Le père Hristo a servi chez nous pendant dix ans, pratiquement chaque jour, et a laissé le souvenir d’un prêtre zélé qui connaissait véritablement les offices et les aimait. Vous avez noté sa modestie, et il est vrai qu’il ne faisait jamais rien pour se mettre en avant. Il s’efforçait aussi beaucoup de vivre en paix avec tous, de s’entendre avec chacun. Je ne me souviens pas qu’il ait eu de mauvaises relations avec qui que ce soit. Que le Royaume des Cieux lui soit accordé et que sa mémoire soit éternelle ! Il est réconfortant de savoir qu’il a également laissé chez vous un bon souvenir».

Et nous dirons également à notre cher Père, désormais défunt : Que le Royaume des Cieux te soit accordé et que ta mémoire soit éternelle !

À son fils, Pétia, et à sa Matouchka Anélia, nous adressons nos plus sincères condoléances.

Nous remercions également Matouchka Anélia pour toutes les peines et tous les efforts qu’elle a consentis durant toutes ces années au service de la paroisse, et qu’elle continue d’assumer, demeurant à jamais la « Matoushka » de notre paroisse Saint-Nicolas.

 

Protodiacre Germain Ivanoff-Trinadtzaty

 

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À la mémoire de mon père spirituel

 

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

Chers frères et mes sœurs en Christ, chers amis,

Il y a des départs qui nous laissent sans paroles, mais je veux tout de même faire un essai.

Lundi dernier, notre père Hristo a rendu son âme à Dieu. Hier, samedi, nous avons accompagné son corps jusqu'à sa dernière demeure. Et aujourd'hui, en ce dimanche, nous sommes encore réunis autour de nos pensées pour lui — non plus autour de son corps, mais autour de sa mémoire, autour de sa prière, autour de tout ce qu'il a semé parmi nous.

Pour moi, père Hristo n'était pas seulement notre prêtre. Il était mon père spirituel.

Et lorsqu'on perd un père spirituel, on ne perd pas seulement quelqu'un qui nous a enseigné. On perd une voix que l'on avait l'habitude d'entendre, un regard qui nous connaissait, une présence vers laquelle on pouvait se tourner.

Mais l'Évangile que l'Église nous donne aujourd'hui nous empêche de regarder seulement la mort.

Le Christ nous parle d'un festin. « Le royaume des cieux est semblable à un roi qui fit des noces pour son fils. » Tout commence par une invitation. Dieu invite. Il invite à Sa table. Il invite à Ses noces. Il invite à la vie éternelle.

Et peut-être que c'est ainsi que nous devons regarder aujourd'hui le départ du père Hristo : non pas comme si nous pouvions expliquer les desseins de Dieu, mais avec l'espérance que celui qui a servi toute sa vie le Christ : une dizaine d’années en Bulgarie, 14 ans dans le monastère de Lesna avec des offices quotidiens et puis 24 ans ici à Saint Nicolas et il est maintenant appelé par son Maître à entrer dans le Royaume.

Père Hristo était un homme simple. Mais sa simplicité n'était pas une pauvreté de l'esprit dans le sens humain. C'était au contraire une simplicité qui laissait voir l'essentiel.

Il lisait beaucoup. Il avait des connaissances dans de nombreux domaines. Il pouvait parler de beaucoup de choses, mais il n'avait pas besoin de montrer ce qu'il savait. Il connaissait par cœur la Divine Liturgie de saint Jean Chrysostome. Il n'avait pas besoin de livret pour la célébrer. Il connaissait aussi par cœur la préparation des Saints Dons. Cela nous dit quelque chose de très beau. La Liturgie n'était pas pour lui simplement un texte à lire. Elle était devenue une prière inscrite dans son cœur. Et pourtant, malgré tout cela, il était resté simple.

Peut-être est-ce cela, la vraie connaissance chrétienne : plus on s'approche de Dieu, moins on a besoin de se mettre soi-même au centre.

Père Hristo avait aussi un grand cœur. Il a aidé beaucoup de personnes. Il a accompagné des couples, dont le mien, et il a essayé de préserver des familles qui étaient en train de se défaire. Il a porté les soucis des autres. À certains qui désiraient avoir des enfants, il conseillait d'aller prier sainte Geneviève.

Et parfois, ce cœur même qui voulait aider a été incompris.

Père Hristo a été critiqué pour ses faiblesses. Nous connaissons tous cette tentation : nous voyons facilement les faiblesses d'un autre homme, et nous oublions le combat qu'il mène à l'intérieur de son cœur tout le long de sa vie.

Mais aujourd'hui, l'Église nous invite à quelque chose de plus profond que le jugement. Elle nous invite à la miséricorde. Car aucun de nous ne se tient devant Dieu en disant : « Je suis digne par mes propres forces. » Nous venons tous avec nos blessures. Nous venons avec nos faiblesses. Nous venons avec ce que nous avons réussi à faire, mais aussi avec ce que nous n'avons pas réussi à faire.

Et c'est précisément pour cela que nous avons besoin du Christ.

Père Hristo, lui, a connu une dernière année particulièrement difficile. Il a souffert. Il a souffert sévèrement, longtemps, dans la maladie et à l'hôpital. Et ceux qui l'ont vu dans cette dernière période savent combien le corps humain peut devenir fragile et combien la souffrance peut être lourde.

Dieu l'a appelé précisément le jour de la fête de saint Jean de Rila. Et ce détail a pour moi une résonance particulière. Il a été appelé dans le Royaume de Dieu le jour de fête du plus grand Saint bulgare.

Il y a quelque chose de profondément émouvant dans le fait que père Hristo, fils de cette même terre spirituelle, ait quitté ce monde le jour où l'Église célébrait la mémoire de saint Jean de Rila. C’est un vrai signe de consolation. Il est parti paisiblement. Son visage était paisible.

Père Hristo nous a laissé un exemple. Un exemple d'homme simple, ne cherchant pas les biens terrestres. Un homme cultivé, mais sans besoin de paraître. Un prêtre qui connaissait la Liturgie par cœur, mais surtout un prêtre qui avait essayé de porter les hommes devant Dieu. Un prêtre qui a su me donner la flamme pour devenir prêtre et ne pas laisser sa paroisse sans pasteur.

Un homme avec ses faiblesses, comme nous en avons tous, mais aussi avec un grand cœur.

Prions pour lui, comme lui, il a prié pour nous et pour nos faiblesses et pour tous nos péchés qu’il a déliés pour nous pendant les confessions.

Maintenant, père Hristo, c'est nous qui prions pour toi. Que le Seigneur, que tu as servi, te reçoive. Que saint Jean de Rila, dont tu partageais la terre et le peuple, intercède pour toi. Et que le Christ te donne maintenant cette paix que ton corps a tant cherchée durant ta dernière année.

Que ta mémoire soit éternelle, père Hristo.

Et que le Seigneur fasse de nous aussi des hommes et des femmes prêts, lorsque viendra notre appel, à entrer dans le festin de Son Royaume. Amen.

 

Prêtre Zhivko Zhelev