La Transfiguration

 

 

Frères et sœurs bien-aimés,

En cette grande fête de la Transfiguration de notre Seigneur Jésus-Christ, l'Église nous conduit avec les Apôtres Pierre, Jacques et Jean sur le mont Thabor. Et là, devant eux, le Christ se transfigure. Son visage resplendit comme le soleil, ses vêtements deviennent blancs comme la lumière, et les disciples contemplent pendant un instant la gloire divine du Christ. Puis apparaissent Moïse et Élie, qui s'entretiennent avec Lui.

Il est intéressant de nous demander pourquoi l'Église nous montre précisément Moïse et Élie auprès du Christ. Pourquoi ces deux hommes ? Élie représente les prophètes, et Moïse représente la Loi. Toute l'Ancienne Alliance semble être présente autour du Christ. Mais il y a quelque chose de particulièrement touchant dans la présence de Moïse.

Quand nous regardons la vie de Moïse, nous découvrons qu'il y a deux choses qu'il a profondément désirées et qui lui ont été refusées pendant sa vie terrestre.

La première, c'est de voir le visage de Dieu. Après avoir parlé avec Dieu et après avoir reçu tant de révélations, Moïse ose demander au Seigneur : « Fais-moi voir ta gloire. » Mais Dieu lui répond : « Tu ne pourras pas voir ma face, car l'homme ne peut me voir et vivre. » Dieu permet à Moïse de connaître Sa présence, de contempler quelque chose de Sa gloire, mais Il ne lui permet pas de voir pleinement Son visage.

La deuxième chose que Moïse n'a pas reçue, c'est l'entrée dans la Terre promise. Pendant quarante ans, il a conduit le peuple d'Israël dans le désert. Il a supporté ses murmures, ses révoltes et ses infidélités. Il a porté ce peuple jusqu'aux portes de la Terre promise. Pourtant, lui-même n'y entre pas. Dieu lui permet de voir la terre depuis le mont Nébo, mais Il ne lui permet pas d'y entrer.

Voilà donc Moïse : un homme qui a servi Dieu pendant toute sa vie, un homme qui a souffert pour Dieu, un homme qui a conduit Son peuple, et pourtant, à la fin de sa vie, deux de ses désirs les plus profonds ne sont pas accomplis.

Mais alors arrive le Thabor. Et c'est ici que nous découvrons quelque chose de merveilleux sur notre Dieu. Dieu n'avait pas oublié Moïse.

Ce que Moïse n'avait pas reçu pendant sa vie terrestre, Dieu allait le lui donner d'une manière beaucoup plus grande.

Moïse avait demandé : « Fais-moi voir ta gloire. » Et maintenant, sur le mont Thabor, Moïse se tient devant le Christ transfiguré. Celui dont il n'avait pas pu contempler pleinement la face est devant lui dans Sa gloire. Le visage du Christ resplendit comme le soleil. Moïse contemple cette gloire divine qu'il avait autrefois demandée. Mais Dieu ne lui donne pas seulement ce qu'il avait demandé. Il lui donne davantage.

Parce que Moïse n'est pas simplement devant une manifestation de la gloire de Dieu. Il se trouve devant le Christ Lui-même, le Fils de Dieu devenu homme. Celui que Moïse n'avait pas pu voir pleinement dans l'Ancienne Alliance, il Le rencontre maintenant dans la plénitude de Sa révélation.

Et il y a encore cette deuxième demande non accomplie.

Moïse n'était pas entré dans la Terre promise. Il l'avait vue de loin, mais il n'y était pas entré. Et maintenant, nous le retrouvons sur une montagne, en présence du Christ.

Il comprend alors, d'une certaine manière, que la véritable Terre promise n'était pas simplement un territoire. La véritable promesse de Dieu n'était pas seulement une terre où Israël pourrait vivre. La véritable promesse était la communion avec Dieu Lui-même. Et cette communion, Moïse la reçoit auprès du Christ.

Ainsi, ce que nous pensions être un refus de Dieu apparaît finalement comme quelque chose de beaucoup plus mystérieux. Dieu n'avait pas dit à Moïse : « Je ne te donnerai jamais cela. » Dieu lui avait dit, en quelque sorte : « Pas de cette manière. Pas encore. Je prépare quelque chose de plus grand. »

Et je crois que c'est une parole très importante pour chacun de nous. Parce que nous avons tous, dans notre vie, des choses que Dieu ne nous a pas données.

Nous avons prié pour certaines choses. Nous avons demandé à Dieu de changer certaines situations. Nous avons demandé une guérison, une solution, une porte qui s'ouvre, une rencontre, un travail, une réconciliation, quelque chose que nous pensions bon pour nous. Et parfois, malgré nos prières, la situation ne change pas.

Alors nous pouvons être tentés de penser : « Dieu m'a refusé. Dieu ne m'a pas écouté. Dieu m'a oublié. »

Mais la vie de Moïse et la fête de la Transfiguration nous demandent de regarder les choses autrement. Parce que le silence de Dieu n'est pas nécessairement un abandon. Et un refus de Dieu n'est pas nécessairement la fin. Parfois, Dieu ne nous donne pas ce que nous demandons parce qu'Il veut nous donner quelque chose que nous ne savons même pas encore demander.

Nous demandons que Dieu enlève la croix, mais Il peut nous donner la force de porter cette croix avec Lui. Nous demandons la Terre promise, et Dieu veut nous donner le Royaume.

Que le Christ transfiguré nous donne donc la grâce de Lui faire confiance, même lorsque nous ne comprenons pas. Qu'Il nous apprenne à accepter Sa volonté, non pas avec résignation, mais avec foi.

Et qu'un jour, comme Moïse sur le Thabor, nous puissions nous aussi contempler Sa gloire et comprendre pleinement que derrière toutes les grâces reçues, derrière toutes les épreuves traversées, derrière même certains refus que nous ne comprenions pas, se trouvait toujours l'amour de Dieu qui nous conduisait vers quelque chose de plus grand.

A Lui la gloire avec le Fils et le Saint Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Amen. 

 

Prêtre Zhivko Zhelev

 

« Que me manque-t-il encore ? »

 

Le piège d’une foi fondée sur nos mérites

 

 

Frères et sœurs,

 

L’Évangile d’aujourd’hui nous présente un homme qui vient à Jésus avec une question qui, au fond, est la question de toute vie chrétienne : « Maître, que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ? » A première vue c’est un homme sérieux, religieux, honnête. Il ne vient pas pour discuter avec Jésus, mais parce qu’il cherche véritablement la vie éternelle. Jésus lui rappelle les commandements, et l’homme répond : « Tout cela, je l’ai observé depuis ma jeunesse. Que me manque-t-il encore ? » Cette dernière question est peut-être la plus importante de tout le passage : « Que me manque-t-il encore ? »

Parce qu’il est possible de faire beaucoup de choses bonnes et pourtant de sentir qu’au fond de nous quelque chose manque. Nous pouvons être honnêtes, généreux, fidèles à nos devoirs, prier, aller à l’Église, respecter les commandements, et malgré tout ne pas avoir encore donné à Dieu la première place dans notre cœur. Cet homme a fait beaucoup de bien, mais il sent qu’il lui manque encore quelque chose. Et Jésus ne méprise pas tout ce qu’il a fait. Dans l’Évangile selon saint Marc, il est même précisé qu’avant de lui parler, « Jésus posa son regard sur lui et l’aima ». Voilà quelque chose d’essentiel : Jésus ne lui parle pas comme à un homme mauvais, mais comme à un homme qu’il aime et qu’il veut conduire plus loin.

C’est justement parce qu’il l’aime que Jésus lui dit : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux. Puis viens, suis-moi. » Et l’Évangile nous dit que le jeune homme s’en alla tout triste, parce qu’il avait de grands biens. Nous pourrions être tentés de penser que le problème de cet homme est simplement qu’il est riche. Mais les Pères de l’Église nous invitent à aller plus profondément. Saint Jean Chrysostome montre que le problème n’est pas simplement de posséder des richesses, mais de devenir possédé par elles. On peut avoir des biens sans leur appartenir ; mais on peut aussi devenir esclave de ce que l’on croit posséder.

Et c’est là que cet Évangile commence véritablement à nous parler. Peut-être que notre attachement n’est pas l’argent. Peut-être est-ce notre confort, notre réputation, notre travail, notre besoin de contrôler, notre orgueil, notre désir d’avoir raison, une relation, une habitude ou simplement notre manière de vivre dont nous ne voulons pas nous détacher. La question que Jésus pose à chacun de nous n’est donc pas seulement : « Est-ce que tu fais le mal ? » Il nous demande quelque chose de plus profond : « Qu’est-ce qui, dans ta vie, prend la place qui devrait être la mienne ? »

Le jeune homme demande : « Que dois-je encore faire ? » Mais Jésus lui révèle que le problème n’est plus ce qu’il doit faire, mais ce qu’il doit abandonner. Il avait observé les commandements, mais il n’était pas encore libre. Il voulait la vie éternelle, mais il ne voulait pas lâcher ce qui lui donnait sa sécurité ici-bas. Il voulait suivre Jésus, mais il voulait aussi conserver ce qui occupait déjà la première place dans son cœur.

C’est une tentation que nous connaissons tous. Nous pouvons dire au Seigneur : « Je veux te suivre, mais ne touche pas à ceci. Je veux ta paix, mais je ne veux pas abandonner mon ressentiment. Je veux ta volonté, mais je veux continuer à tout contrôler. Je veux être libre, mais je ne veux pas renoncer à cette habitude. Je veux te donner ma vie, mais je veux garder une partie de mon cœur pour moi. » Et peut-être est-ce précisément là que le Christ nous attend.

Saint Augustin a cette magnifique parole : « Tu nous as faits pour toi, Seigneur, et notre cœur est sans repos tant qu’il ne demeure en toi. » Le jeune homme riche avait beaucoup, mais il n’avait pas encore trouvé le repos de son cœur. Et nous aussi, nous pouvons posséder beaucoup de choses, rechercher beaucoup de réussites, accumuler beaucoup de sécurités, et pourtant rester intérieurement insatisfaits. Pourquoi ? Parce que rien de ce que nous possédons ne peut prendre la place de Dieu. Notre cœur a été créé pour lui.

Alors Jésus nous demande aujourd’hui de regarder honnêtement notre propre vie et de reprendre la question de cet homme : « Seigneur, que me manque-t-il encore ? » Et il faut avoir le courage d’écouter la réponse. Peut-être que le Seigneur nous montrera quelque chose que nous préférerions ne pas voir. Peut-être nous montrera-t-il précisément ce à quoi nous sommes le plus attachés. Mais il ne le fait pas pour nous condamner. Il le fait pour nous libérer. Le Christ ne nous demande pas de renoncer pour nous laisser pauvres ; il nous demande de lâcher ce qui nous empêche de recevoir ce qu’il veut nous donner.

Remarquons d’ailleurs que Jésus ne dit pas simplement au jeune homme : « Vends tes biens. » Il ajoute : « Puis viens, suis-moi. » Le but n’est pas le dépouillement en lui-même. Le but, c’est Jésus. Le christianisme n’est pas seulement une morale, une liste de règles ou une manière correcte de vivre. C’est une rencontre avec le Christ et une marche derrière lui. Jésus ne veut pas seulement que nous soyons de bonnes personnes ; il veut que nous devenions ses disciples.

Et c’est pourquoi la fin du passage est si importante. Lorsque les disciples entendent Jésus parler de la difficulté d’entrer dans le Royaume, ils lui demandent : « Qui donc peut être sauvé ? » Jésus leur répond : « Pour les hommes, c’est impossible, mais pour Dieu tout est possible. » Voilà l’espérance de cet Évangile. Car si nous regardons seulement nos forces, nous pouvons désespérer. Nous savons combien il est difficile de nous détacher, de changer, de pardonner, de renoncer à notre orgueil, de remettre réellement notre vie entre les mains de Dieu. Mais Jésus nous dit : « Pour Dieu, tout est possible. »

Le jeune homme est reparti triste parce qu’il n’a pas réussi à lâcher ce qui l’empêchait de suivre Jésus. Mais l’Évangile nous invite à ne pas faire la même chose. Lorsque le Seigneur nous montre ce qui doit changer en nous, ne partons pas. Restons devant lui. Demandons-lui la grâce de faire ce que nous ne pouvons pas faire seuls. Car celui qui nous demande de tout lui donner est aussi celui qui nous regarde avec amour.

Alors aujourd’hui, ne demandons peut-être pas seulement : « Seigneur, qu’est-ce que je dois encore faire ? » Demandons plutôt : « Seigneur, qu’est-ce qui m’empêche encore de te suivre pleinement ? Qu’est-ce qui possède mon cœur ? Qu’est-ce que je refuse encore de remettre entre tes mains ? »

Et lorsque le Seigneur nous montrera cette chose, quelle qu’elle soit, souvenons-nous qu’il ne nous la montre pas pour nous éloigner de lui, mais pour nous attirer plus près de lui. Il nous regarde, il nous aime, et il nous dit comme au jeune homme : « Viens, suis-moi. »

Que nous ayons alors la grâce de ne pas repartir tristes, mais de répondre avec confiance : « Seigneur, je ne sais pas si j’en suis capable, mais je te donne ce que j’ai. Fais en moi ce que je ne peux pas faire moi-même. » Amen.

Prêtre Zhivko Zhelev

 

La Mère de Dieu comme chemin vers le Christ

 

 

Bien-aimés frères et sœurs,

En cette fête de la Dormition de la Très Sainte Mère de Dieu, l'Église nous fait contempler un mystère étonnant : celle qui a porté dans sa chair le Seigneur de la vie connaît elle aussi la mort. Mais l'Église ne parle pas simplement de sa mort ; elle parle de sa Dormition, de son « sommeil », parce que pour celui qui appartient au Christ, la mort n'est plus une fin. La Mère de Dieu s'endort, et son Fils vient recevoir son âme. Celui qu'elle avait porté dans ses bras lorsqu'il était enfant vient maintenant accueillir sa Mère dans la gloire.

Et peut-être est-ce précisément là que nous comprenons le mieux la place de la Mère de Dieu dans notre vie chrétienne. Marie ne nous détourne jamais du Christ. Elle ne nous demande jamais de nous arrêter à elle. Toute sa personne, toute sa vie, toute sa sainteté nous conduisent vers son Fils. Aux noces de Cana, elle prononce une parole qui pourrait résumer toute sa vocation : « Faites tout ce qu'Il vous dira. » Elle ne dit pas : « Faites ce que je vous dis », mais : « Faites tout ce qu'Il vous dira. » Voilà le véritable visage de la Mère de Dieu : celle qui nous montre le Christ et qui nous apprend à L'écouter.

C'est pourquoi l'Église orthodoxe aime et vénère la Mère de Dieu avec tant de profondeur. Nous ne l'honorons jamais séparément de son Fils. Sa grandeur vient précisément de son union avec Lui. Saint Jean Damascène, dans son homélie sur la Dormition, rappelle que la gloire de Marie est inséparable de celle du Verbe qui s'est fait chair en elle. Elle est toute entière tournée vers le Christ, parce que toute sa vie a été un consentement à Dieu : « Voici la servante du Seigneur. » Elle a reçu la parole, elle a reçu le Verbe, elle a gardé dans son cœur les événements qu'elle ne comprenait pas, elle est demeurée fidèle au pied de la Croix, et maintenant elle entre dans la gloire de Celui auquel elle a donné toute sa vie.

Marie nous enseigne ainsi quelque chose de très simple et de très difficile : recevoir le Christ. Nous savons facilement parler de Dieu, penser à Dieu, demander des choses à Dieu ; mais Marie nous apprend à faire silence devant Dieu, à laisser Sa parole entrer dans notre cœur et à y demeurer. Elle est celle qui a reçu le Christ avant même que le monde puisse Le voir. Elle nous montre donc ce que doit être l'Église et ce que doit être chacune de nos vies : un cœur qui reçoit le Christ et qui Lui fait de la place.

Et lorsque nous regardons la Dormition, nous comprenons que cette union au Christ ne s'arrête pas devant la mort. Marie a connu la souffrance, elle a connu la Croix, elle a connu la douleur de voir son Fils mourir selon la chair; mais elle n'a jamais cessé de demeurer avec Lui. C'est pourquoi sa Dormition devient pour nous une image de notre propre vocation. Nous aussi, nous connaîtrons la mort. Nous aussi, nous devrons quitter ce monde. Mais notre espérance n'est pas de ne jamais mourir. Notre espérance est de savoir entre les mains de qui nous remettons notre vie. Celui qui reçoit aujourd'hui l'âme de sa Mère est le même Christ qui nous dit : « Je suis la résurrection et la vie. »

Frères et sœurs, si nous voulons vraiment honorer la Mère de Dieu aujourd'hui, faisons donc ce qu'elle nous demande elle-même : regardons le Christ. Si nous voulons l'aimer, aimons son Fils. Si nous voulons suivre son exemple, apprenons comme elle à dire « oui » à Dieu, dans les grandes choses comme dans les petites, dans la joie comme dans l'épreuve. Car la mère de Dieu ne garde rien pour elle : elle nous donne le Christ. Elle nous conduit au Christ. Elle nous apprend à recevoir le Christ. Et jusque dans sa Dormition, elle nous montre que notre destinée n'est pas le tombeau, mais la vie ; non pas l'éloignement de Dieu, mais l'union avec Lui.

En ce jour de fête, demandons donc à la Très Sainte Mère de Dieu de nous apprendre cette fidélité simple et profonde : demeurer avec son Fils. Lorsque nous ne comprenons pas, demeurer avec Lui. Lorsque nous souffrons, demeurer avec Lui. Lorsque nous tombons, revenir à Lui. Et lorsque viendra notre dernière heure, remettre notre vie entre Ses mains avec la même confiance.

Car toute la vie de Marie semble nous répéter une seule parole : « Faites tout ce qu'Il vous dira. » Et si nous savons vivre ainsi, alors nous pourrons mourir ainsi : non pas seuls, non pas abandonnés, mais entre les mains du Christ, Celui qui a vaincu la mort et qui ouvre à ceux qui Lui appartiennent les portes de la vie éternelle.

Très Sainte Mère de Dieu, toi qui as porté le Christ, apprends-nous à Le recevoir ; toi qui L'as suivi jusqu'à la Croix, apprends-nous à Lui rester fidèles ; toi qui demeures maintenant auprès de Lui dans la gloire, conduis-nous jusqu'à ton Fils, afin qu'au terme de notre vie nous puissions, nous aussi, entrer dans la vie qui ne finit pas. Amen.

 

Prêtre Zhivko Zhelev 

 

 

La vigne confiée par Dieu :

le don qui devient responsabilité

 

Bien-aimés frères et sœurs en Christ, dans l’Évangile que nous venons d’entendre, le Seigneur nous parle d’un homme qui planta une vigne, l’entoura d’une clôture, y construisit une tour et la confia à des vignerons. Lorsque vint le temps des fruits, il envoya ses serviteurs pour recevoir ce qui lui appartenait. Mais les vignerons les maltraitèrent et les tuèrent. Finalement, le maître envoya son propre fils, pensant qu’ils le respecteraient. Mais ils le saisirent, le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent. Cette parabole annonce clairement le mystère du Christ : les serviteurs représentent les prophètes envoyés par Dieu, et le fils représente le Fils unique, Celui qui vient Lui-même au milieu de Son peuple. Mais cette parole ne concerne pas seulement ceux qui ont vécu autrefois. Elle nous concerne directement, car chacun de nous a reçu une vigne que Dieu lui a confiée.

Notre vie est cette vigne. Nous avons reçu de Dieu notre existence, notre temps, nos capacités, notre famille, notre travail, nos relations et tout ce que nous possédons. Mais nous faisons facilement une erreur : nous oublions que nous sommes seulement des gestionnaires et nous commençons à vivre comme si nous étions les propriétaires. Nous disons : « ma vie, mon avenir, mon argent, mes projets », comme si tout nous appartenait absolument. Pourtant, tout est un don de Dieu et tout doit finalement retourner vers Dieu. Le maître de la vigne attend des fruits. Il ne demande pas que nous possédions davantage, mais que nous portions du fruit : le fruit de la foi, de l’amour, du pardon, de la patience, de la miséricorde et de l’humilité. La véritable question que cette parabole nous pose n’est donc pas : « Est-ce que je suis religieux ? », mais : « Est-ce que ma vie porte du fruit pour Dieu ? » Car nous pouvons venir à l’église, connaître les prières et participer aux offices, tout en laissant notre cœur rempli de colère, d’orgueil, de rancune ou d’indifférence. Le Seigneur regarde les fruits.

Ce qui est particulièrement touchant dans cette parabole, c’est la patience du maître. Après avoir envoyé ses serviteurs et les avoir vus maltraités, il ne détruit pas immédiatement les vignerons. Il envoie encore. Puis, finalement, il envoie son propre fils. Saint Jean Chrysostome voit dans cette patience une manifestation de la bonté de Dieu envers l’homme : Dieu ne cesse pas immédiatement d’appeler celui qui s’éloigne de Lui ; Il lui donne encore du temps pour se repentir. Nous devons nous souvenir de cela lorsque nous regardons notre propre vie. Combien de fois Dieu nous a-t-Il parlé ? Peut-être par l’Évangile, par une personne, par une épreuve, par notre conscience, par une maladie ou simplement par cette petite voix intérieure qui nous disait : « Il faut changer. Il faut pardonner. Il faut revenir à Dieu. » Et combien de fois avons-nous remis à demain ? Pourtant, Dieu continue d’attendre. Sa patience est le temps qu’Il nous donne pour revenir à Lui.

Mais le moment le plus terrible de la parabole arrive lorsque le maître envoie son fils. Les vignerons le reconnaissent comme l’héritier et pourtant ils décident de le tuer. Ici, le Seigneur annonce Sa propre Passion. Le Fils de Dieu vient dans le monde et le monde Le rejette. Celui qui est venu donner la vie est conduit à la mort. Celui par qui tout a été créé est rejeté par Sa propre créature. Mais ce qui paraît être une défaite devient précisément le moyen de notre salut. C’est pourquoi Jésus cite le psaume : « La pierre qu’ont rejetée ceux qui bâtissaient est devenue la principale de l’angle. » Voilà le cœur de notre foi. Les hommes rejettent le Christ, mais Dieu fait de Lui la pierre angulaire. Les hommes voient la Croix comme une défaite, mais Dieu y révèle Son amour et Sa victoire. Les hommes mettent le Christ dans le tombeau, mais le Père Le ressuscite. Dans la foi orthodoxe, nous ne pouvons jamais séparer la Croix de la Résurrection : le Christ crucifié est le Christ ressuscité, et la pierre rejetée est devenue le fondement de l’Église et de notre espérance.

Cette parole nous invite alors à nous demander sur quoi nous construisons notre propre vie. Nous pouvons construire sur l’argent, la réussite, la réputation, nos propres forces ou les choses de ce monde, mais toutes ces choses sont fragiles. Elles peuvent disparaître en un instant. Le Christ, Lui, demeure. Lorsque notre vie est construite sur Lui, nous pouvons traverser les épreuves sans perdre l’espérance. Nous pouvons tomber et nous relever, parce que nous savons vers qui retourner. Nous pouvons connaître l’échec, la souffrance et même la mort sans croire que tout est terminé, parce que notre fondement est le Christ ressuscité. Voilà pourquoi l’Évangile ne nous demande pas seulement de croire en Jésus avec nos lèvres, mais de construire notre existence sur Lui.

Alors, frères et sœurs, regardons aujourd’hui notre propre vigne. Quels fruits le Seigneur pourrait-Il y trouver ? Y trouve-t-Il l’amour, le pardon, la patience et la miséricorde ? Ou bien y trouve-t-Il encore beaucoup de ronces que nous refusons d’arracher ? Peut-être avons-nous cessé de prier comme autrefois. Peut-être gardons-nous une rancune contre quelqu’un. Peut-être sommes-nous devenus indifférents à la souffrance de notre prochain. Peut-être voulons-nous que Dieu change les autres alors qu’Il nous demande d’abord de changer nous-mêmes. Mais ne désespérons pas. Le même Dieu qui attend les fruits est le Dieu qui nous donne encore le temps de les porter. Tant que nous sommes vivants, le repentir est possible. Un cœur endurci peut devenir doux, celui qui s’est éloigné peut revenir, et celui qui a beaucoup chuté peut encore se relever.

C’est pourquoi nous devons accueillir cette parabole non comme une condamnation des autres, mais comme un appel personnel. Dieu nous a confié une vigne : notre propre vie. Ne cherchons pas à en devenir les propriétaires absolus. Rendons-la à son Maître. Disons-Lui : « Seigneur, tout ce que j’ai, vient de Toi. Apprends-moi à en faire bon usage. Fais de ma vie une vigne qui porte du fruit pour Ton Royaume. » Et lorsque nous venons à la Divine Liturgie, lorsque nous nous approchons du Christ dans les Saints Mystères, souvenons-nous que nous venons à Celui qui a été rejeté par les hommes mais qui est devenu la pierre angulaire. Il ne vient pas seulement nous montrer nos fautes ; Il vient nous donner Sa grâce afin que nous puissions devenir capables de porter du fruit.

Que le Seigneur nous accorde donc de ne pas garder notre vie pour nous-mêmes, mais de la Lui offrir. Qu’Il arrache de notre cœur tout ce qui empêche Son amour de porter du fruit. Et lorsque viendra le jour où nous nous tiendrons devant le Maître de la vigne, puisse-t-Il trouver en nous, malgré nos faiblesses et nos chutes, les fruits d’une foi vivante, d’un amour sincère et d’un véritable repentir. Car la pierre qu’ont rejetée ceux qui bâtissaient est devenue la pierre angulaire : le Christ est notre fondement, le Christ est notre salut, et le Christ est notre espérance.

À Lui soient la gloire, l’honneur et l’adoration, avec Son Père éternel et Son Très-Saint, Bon et Vivifiant Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Amen.

 

Prêtre Zhivko Zhelev

Deux  commandements,  une  seule  vie

 

 

Bien-aimés frères et sœurs en Christ, chers amis,

Dans l’Évangile d’aujourd’hui, un docteur de la Loi vient poser une question à Jésus : « Maître, quel est le plus grand commandement de la Loi ? » Et Jésus lui répond : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée. » Puis Il ajoute : « Voici le second, qui lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. »

Cette réponse du Christ est très simple. Mais, si nous y réfléchissons vraiment, elle contient toute notre vie chrétienne. Jésus nous parle d’abord de l’amour de Dieu. Mais Il ne s’arrête pas là. Il nous parle immédiatement de l’amour du prochain. Et Il dit quelque chose de très important : le deuxième commandement est semblable au premier. Autrement dit, on ne peut pas séparer les deux.

Nous pouvons dire : « J’aime Dieu. » Nous pouvons prier, venir à l’église, participer à la Divine Liturgie, allumer un cierge, faire nos prières. Et tout cela est bon. Mais aujourd’hui, l’Évangile nous invite à nous poser une question beaucoup plus concrète : comment est-ce que j’aime les personnes qui sont autour de moi ?

Comment est-ce que je parle à mon mari, à ma femme ? Comment est-ce que je parle à mes enfants ? Comment est-ce que je traite mes parents ? Comment est-ce que je parle de mon frère ou de ma sœur dans l’Église ? Et surtout : comment est-ce que je réagis quand quelqu’un me fait du mal ? Parce que c’est là que notre foi devient concrète.

Il est facile de dire que nous aimons Dieu, que nous ne voyons pas. Mais notre prochain, lui, nous le voyons tous les jours. Nous vivons avec lui, nous travaillons avec lui, nous le rencontrons dans notre famille et dans notre paroisse.

Et parfois, soyons honnêtes, c’est justement notre prochain qui nous met le plus à l’épreuve. Saint Jean nous donne une parole très forte : « Si quelqu’un dit : J’aime Dieu, et qu’il haïsse son frère, c’est un menteur. » C’est dur à entendre. Mais saint Jean veut nous faire comprendre quelque chose de très simple : si nous disons que nous aimons Dieu, cet amour doit forcément avoir des conséquences dans notre manière de traiter les autres.

Parce que notre prochain, lui aussi, a été créé à l’image de Dieu. Saint Jean Chrysostome nous rappelle cette vérité : nous ne pouvons pas prétendre honorer Dieu tout en méprisant l’homme qui porte Son image. Et cela devrait changer notre regard. Nous avons facilement tendance à voir les défauts des autres. Nous voyons leur caractère difficile, leurs erreurs, leurs paroles qui nous blessent. Mais nous ne voyons pas toujours leurs blessures, leurs difficultés, leurs combats.

Dieu, Lui, voit tout cela. Et surtout, Dieu aime cette personne. Même lorsque nous avons du mal à l’aimer. C’est là que l’Évangile devient difficile. Parce que Jésus ne dit pas seulement : « Aime ceux qui t’aiment. » Il dit : « Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous haïssent. » Et nous savons tous que ce n’est pas facile.

Quand quelqu’un nous a profondément blessés, nous pouvons dire : « Seigneur, je veux pardonner », mais notre cœur, lui, n’est pas encore prêt. Alors que faire ? Nous pouvons commencer par demander au Seigneur de nous aider. Nous pouvons Lui dire simplement : « Seigneur, je n’arrive pas encore à aimer cette personne. Mais je ne veux pas la haïr. Aide-moi. Change mon cœur. Apprends-moi à la regarder comme Tu la regardes. » Et cette prière est déjà un commencement. Parce que pardonner ne veut pas dire que nous disons que le mal était bien. Cela ne veut pas dire que nous devons oublier notre souffrance. Pardonner, c’est simplement refuser de rendre le mal pour le mal.

Et où voyons-nous cela plus clairement que sur la Croix ? Le Christ est condamné injustement. Il est humilié, frappé et crucifié. Et pourtant, Il dit : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font. »

Voilà notre modèle. Le chrétien n’est pas quelqu’un qui ne souffre jamais. Le chrétien est quelqu’un qui, même lorsqu’il souffre, demande au Christ de ne pas laisser sa souffrance devenir de la haine. Saint Maxime le Confesseur nous enseigne que l’amour véritable unit ce que le péché a séparé.

Une parole dure peut séparer deux personnes. Une rancune peut durer des années. Une blessure que nous refusons de pardonner peut construire un mur entre deux personnes. Mais l’amour du Christ fait l’inverse : il réunit.

C’est aussi pour cela que nous venons à l’Église. Nous ne venons pas seulement prier chacun de notre côté. Nous sommes le Corps du Christ. Nous recevons le même Christ et nous sommes appelés à vivre comme des frères et des sœurs.

Alors, comment pouvons-nous recevoir le Christ et garder volontairement dans notre cœur une haine contre notre frère ? Bien sûr, nous sommes faibles. Nous avons tous nos blessures. Nous avons tous des personnes que nous avons du mal à pardonner. Mais justement, nous avons besoin du Christ. Et parfois, l’amour commence par quelque chose de très simple. Retenir une parole méchante. Ne pas répondre à une offense par une autre offense. Arrêter de parler de quelqu’un derrière son dos. Prier pour cette personne. Faire le premier pas vers quelqu’un avec qui nous sommes en conflit et surtout demander pardon, même si nous pensons que l’autre est fautif.

L’Évangile d’aujourd’hui nous rappelle quelque chose de très simple : aimer Dieu et aimer son prochain, ce n’est pas deux chemins différents. C’est le même chemin. Notre amour pour Dieu doit devenir visible dans notre manière de vivre avec les autres. Alors, en sortant de cette église aujourd’hui, essayons de garder cette parole dans notre cœur : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Et si nous pensons à quelqu’un que nous avons du mal à aimer, ne cherchons pas d’abord à changer cette personne. Commençons par demander au Seigneur de changer notre cœur.

Que le Seigneur nous accorde cette grâce, afin que notre amour pour Lui ne reste pas seulement dans nos paroles et dans nos prières, mais qu’il devienne visible dans notre famille, dans notre paroisse et dans toutes nos rencontres. Car celui qui aime véritablement Dieu apprend à aimer son frère.

Au Père, au Fils et au Saint-Esprit, soient la gloire, l’honneur et l’adoration, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Amen.

 

Prêtre Zhivko Zhelev